Connaissez-vous le Mimizuka ?

Rédigé par : Thomas Ségui

CONNAISSEZ-VOUS LE MIMIZUKA ?

Une petite colline verdoyante surmontée d’un majestueux stupa de pierre, le Mimizuka semble être un monument tout à fait anodin de Kyôto. À vingt minutes à pied du célèbre Kiyomizu-dera, et non loin des berges de la Kamo-gawa, ne vous fiez pas à son aspect champêtre, cette colline toute mignonne cache un bien sombre passé. Découvrons ensemble, l’histoire du Mimizuka.

Mimizuka. Source photo : Wikipédia Commons <https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/8/8e/Mimizuka2.jpg>

Un peu d’étymologie

Mimizuka est composé de deux kanji : 耳 mimi l’oreille et 塚 tsuka le tertre. Littéralement, Mimizuka signifie « tertre aux oreilles » ou « tertre d’oreilles ». À noter que ce monument est aussi appelé Hanazuka 鼻塚, mot-à-mot « tertre de nez ».

En effet, ce qui paraissait être une jolie colline verdoyante est en réalité un immense tombeau, dans laquelle sont enterrés des milliers d’oreilles et de nez. Leur nombre exact n’est pas connu, et varie du simple au double selon les sources. Les plus grosses estimations parlent de plus de 200 000 membres humains.

Ces derniers proviennent tous de Corée. Ils furent ramenés au Japon à la fin du XVIe siècle lors des invasions ratées de Toyotomi Hideyoshi. Les guerriers japonais les arrachaient à leurs victimes, puis les faisaient mariner dans de la saumure ou du vinaigre, avant de les envoyer par bateau jusqu’à Kyûshû.

Pourquoi découper les oreilles des Coréens ? Pourquoi les faire mariner dans du vinaigre ? Pourquoi les envoyer jusqu’à Kyôto pour en faire une petite colline ? Quelques explications historiques s’imposent.

Des guerriers et des têtes

Depuis la fin de l’époque de Heian (794-1185), les guerriers ont l’habitude de prendre les têtes de leurs ennemis vaincus au combat1. En effet, dans un monde vassalique comme celui des guerriers, la renommée (kômyô 功名 ou 高名) a une très grande importance2. Ainsi, se faire remarquer pour un fait d’armes et rapporter une tête importante au seigneur était le meilleur moyen de se faire connaître et d’être récompensé par des terres. D’un simple guerrier, on pouvait ainsi espérer devenir un petit seigneur, obtenir un domaine et fonder sa lignée.


À la fin du XVIe siècle, lors des conquêtes de Corée, le Japon fraîchement unifié par Hideyoshi sort d’une longue période de guerres civiles. La féodalité y est encore importante ; et même si désormais, il est plus difficile de briller par ses faits d’armes qu’auparavant, il reste de bon ton de se distinguer des autres en abattant le plus d’ennemis3.

Toutefois, les conquêtes de Corée posent problème : puisqu’il est trop difficile de rapporter les têtes des vaincus jusqu’au Japon, comment faire pour prouver ses exploits ? Hideyoshi a la réponse : ne rapporter que les oreilles et les nez des Coréens.

Le tertre aux oreilles

Dans un livre illustré des lieux célèbres de Kyôto datant du XVIIIe siècle (miyako meisho zue 都名所図会), on peut y lire au sujet du Mimizuka :

「文祿元年朝鮮征伐の時、小西摂津守、加藤肥後守を大將として、数萬の軍兵を討取り、首を日本へわたさん事益なければ、刵劓して送り、此所に埋、耳塚といふ。」4

« Lors des conquêtes de Corée de la première année de l’ère Bunroku (1592), les commandants Konishi Yukinaga, daimyô de la province de Settsu, et Katô Kiyomasa, daimyô de la province de Higo, à la tête de leur armée, tuèrent des milliers de soldats. Ils ne prirent pas la peine d’envoyer les têtes au Japon, ils se contentèrent de couper les oreilles et les nez des morts. On les enterra en ce lieu, qu’on nomma : tertre aux oreilles. »5

Ici, deux choses sont à préciser.

Tout d’abord, même si on pourrait croire que les victimes étaient essentiellement des soldats, il ne faut pas s’y méprendre. Les guerriers japonais tuaient hommes, femmes, enfants, vieillards, religieux ou païens sans aucune distinction. Certaines sources évoquent même des cas où les Japonais arrachaient oreilles et nez à des civils vivants. Par ailleurs, des dizaines de milliers de soldats chinois prirent part, eux-aussi, à la guerre pour défendre la Corée. Il est donc fort probable que leurs oreilles se soient également retrouvées à Kyôto.

Ensuite, quand bien même il est écrit que les Japonais envoyèrent des oreilles au Japon dès 1592, il semblerait plutôt que cette pratique commença lors de la seconde invasion de la Corée en 15976. Les Japonais auraient d’abord tenté de transporter des têtes avant d’abandonner l’idée, car beaucoup trop nombreuses et volumineuses. Selon les sources, c’est Hideyoshi lui-même qui eut l’idée (pour le moins originale) de prendre des oreilles pour en faire une petite colline.

C’est en 1597 que le Mimizuka de Kyôto fut érigé. L’année suivante, le sanctuaire Toyokuni-jinja 豊国神社 (dédié à la mémoire de Hideyoshi) sera bâti juste à côté. Le Mimizuka de Kyôto n’est pas le seul du Japon : en 1983 un autre fut découvert à Wakayama, il contenait les nez de 20 000 Coréens7.

Le Mimizuka aujourd’hui

Des Hollandais visitant le Mimizuka. AKISATO Ritô 秋里籬島, Miyako rinsen meishô zue 都林泉名勝図会, 1799.
Source : Nichibunken <https://www.nichibun.ac.jp/meisyozue/rinsen/page7/km_03_03_015f.html>

Si jusqu’à la fin du XIXe siècle, le Mimizuka était encore un monument très célèbre à Kyôto (en témoignent tous les récits d’Occidentaux de cette époque), il tombe peu à peu dans l’oubli, jusqu’à être aujourd’hui presque totalement inconnu des Japonais. En effet, en dehors de Kyôto, rares sont ceux qui connaissent son existence.

Il n’a pourtant pas été oublié chez leurs voisins coréens. C’est même l’un des points sensibles qui entachent les relations nippo-coréennes encore aujourd’hui.

Néanmoins, cette petite colline semble désormais presque oubliée de tous. Derrière le tertre se trouve une aire de jeu pour enfants avec un joli toboggan jaune, ne faisant en rien penser aux milliers d’oreilles enterrées juste à côté.

Le 28 septembre 1997, à l’occasion des 400 ans du monument, une cérémonie en mémoire des victimes eut lieu. Mais en 2020, il ne semble être visité plus que par les Coréens et les touristes égarés.

Thomas Ségui


NOTES

  1. SAEKI Shin’ichi, SOUYRI Pierre-François, Samouraïs, Paris, Arkhé, 2017. & SOUYRI Pierre-François, Les guerriers dans la rizière – La grande épopée des samouraïs, Paris, Flammarion, 2017.
  2. Ibid.
  3. Sur l’évolution de la guerre dans le Japon du XVIe siècle, voir SOUYRI Pierre-François, « Au temps des seigneurs de la guerre », Les guerriers dans la rizière – La grande épopée des samouraïs, Paris, Flammarion, 2017.
  4. AKISATO Ritô 秋里籬島, Miyako meisho zue san 都名所図会三 (Lieux célèbres de Kyôto – Partie 3), 1780. <https://www.nichibun.ac.jp/meisyozue/kyoto/page7t/km_01_163.html>
  5. Proposition de traduction.
  6. Kyôto shinbun 京都新聞 : <https://www.kyoto-np.co.jp/articles/-/319> (consulté le 10/06/2020). Le livre illustré dont est issu la citation date de 1780, soit près de deux siècles après les conflits en Corée. On peut donc douter de son exactitude historique.
  7. THE ORLANDO SENTINEL, “20,000 Noses Of Koreans Being Returned By Japan”, Orlando Sentinel, 23 sept. 1992.

BIBLIOGRAPHIE

AKISATO Ritô 秋里籬島, Miyako meisho zue san 都名所図会三 (Lieux célèbres de Kyôto – Partie 3), 1780. [En ligne]
<https://www.nichibun.ac.jp/meisyozue/kyoto/page7t/km_01_163.html> (consulté le 20/12/20)

AKISATO Ritô 秋里籬島, Miyako rinsen meishô zue 都林泉名所図会 (Jardins célèbres de Kyôto), 1799. [En ligne]
<https://www.nichibun.ac.jp/meisyozue/rinsen/page7/km_03_03_015f.html> (consulté le 20/12/20)

BOUSQUET Georges, Le Japon de nos jours et les échelles de l’Extrême-Orient – Tome 1, Paris, Hachette, 1877, page 191. [En ligne]
<https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6579582q/f201.image.r=mimizuka?rk=193134;0> (consulté le 10/06/2020)

DELPLACE Louis, Le catholicisme au Japon – L’ère des Martyrs, Bruxelles, Albert Dewit, 1910, page 42. [En ligne]
<https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6579569v/f50.image.r=mimizuka?rk=21459;2> (consulté le 10/06/2020)

DUBARD Maurice, Le Japon pittoresque, Paris, E. Plon, 1879, pages 279-282. [En ligne]
<https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6580427n/f305.image.r=mimizuka>
(consulté le 10/06/2020)

KINOSHITA Chie 木ノ下千栄, « Miyako no fushigi shiseki « mimizuka (hanazuka) » ». [En ligne]
<http://www.kanshundo.co.jp/museum/kyotokanko/higashiyama/05mimizuka/index.htm> (consulté le 10/06/2020)

KRISTOF Nicholas, « Japan, Korea and 1597: A Year Thats Lives in Infamy », The New York Times, 14 sept. 1997, section 1, page 3. [En ligne]
<https://www.nytimes.com/1997/09/14/world/japan-korea-and-1597-a-year-that-lives-in-infamy.html> (consulté le 10/06/2020)

PANGE Jean (de), « À travers la Corée – Les étrangers en Corée », À travers le monde, Paris, F. Schmidt, 1904, page 81. [En ligne]
<https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k34467x/f82.image.r=mimizuka?rk=85837;2> (consulté le 10/06/2020)

SOUYRI Pierre-François, Les guerriers dans la rizière – La grande épopée des samouraïs, Paris, Flammarion, 2017.

SAEKI Shin’ichi 佐伯真, SOUYRI Pierre-François, Samouraïs, Paris, Arkhé, 2017.

THE ORLANDO SENTINEL, « 20,000 Noses Of Koreans Being Returned By Japan », Orlando Sentinel, 23 sept. 1992. [En ligne]
<https://www.orlandosentinel.com/news/os-xpm-1992-09-23-9209231027-story.html> (consulté le 10/06/2020 – nécessite de se connecter à un serveur américain via un VPN)

Sitographie

Atlas Obscura : https://www.atlasobscura.com/places/mimizuka (consulté le 10/06/2020)

Kyōto shinbun 京都新聞 : https://www.kyoto-np.co.jp/articles/-/319 (consulté le 10/06/2020)

Kyōto-wel.com : https://www.kyoto-wel.com/mailmag/ms0202/mm.htm (consulté le 10/06/2020)


Image en-tête : JAPANEXPERTERNA.SE/FLICKR

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